Jeudi 7 mai, l’inauguration de la salle de spectacle le Beau Repère a offert une belle occasion à un service de sécurité de faire preuve de son zèle borné.
Flashback : année 1977 – 1978. Mon premier job d’été consiste à accueillir les clients de l’hôtel de Londres, rue d’Orléans. À les accueillir ! À me mettre à leur service, à vérifier que leur séjour se passe bien, à rester discret et enfin, en tout dernier, à évaluer s’ils pourraient se révéler problématiques… Et puis quasi en face de l’hôtel apparait soudain une devanture aux couleurs criardes d’où s’échappent des sons énergiques et créatifs. Au coeur de Saumur et avant quasi la France entière le Mur du Son, magasin de disques, ouvre ses portes et accueille des jeunes qui deviennent aussitôt des défricheurs, des avant-gardistes ! Ici on trouve des vinyles de musique punk comme s’il en pleuvait ! Du reggae, du ska, les premiers Motorhead diffusés à fond… Voici, en temps réel, les singles des Damned, le premier album de père Ubu et au milieu du magasin une cantine débordant de 45 tours sans pochettes, juste l’emballage en papier blanc ajouré qui laisse voir le rond cartonné sur lequel sont imprimés de précieux hiéroglyphes, le nom de la chanson et du groupe. Juste avant que les Sex Pistols ne sortent le légendaire Never mind the bollocks here’s the Sex Pistols (on s’en bat les c… voici les Sex Pistols), le Mur du Son consacre toute sa vitrine au premier album des Damned. Qui dit mieux ? En 1977 – 1978 ! Du jamais vu ni entendu. Pas plus à Saumur que dans la France giscardienne. Là, rue d’Orléans, des germes de révolte poussent, des changements de vie s’amorcent. De ceux qui coûtent chers. On est pas sérieux quand on est fils de cavalier un peu prussien et qu’on veut être punk à 17 ans ! Qu’on a soif de fraicheur, de liberté, d’innovation. Et quel accueil ! Le jeune fauché que je suis à le droit d’écouter sans acheter autant de disques qu’il veut. Peut découvrir AC/DC et Trust ou s’injecter le Chinese Rocks des Heartbreakers… Depuis 1977, j’ai vu des milliers de concerts, rencontré des milliers de musiciens, des plus humbles aux plus grands… Et je n’ai commencé à revenir à Saumur, de temps à autres, que depuis quelques mois…
Désormais en 2026, la culture est partout, avec ses services com’, ses programmateurs, ses artistes auto – proclamés, ses stagiaires et ses bénévoles… Et ses services de sécurité privés. Tout ce petit monde applique les règles à la lettre. Où est l’esprit ? Ce jeudi 8 mai, à l’entrée de la salle Beau Repère, avant le concert inaugural, je suis trié dans une file pour hommes, à droite, les femmes piétinent à gauche. Le public est accueilli sans un sourire sans un mot de bienvenue, par de rudes sommations à vider ses poches, à en présenter le moindre contenu à une milice en uniformes bleu marine, plus un plastron qui oscille entre le gilet pare – balle et l’équipement de CRS en grosses godasses genre rangers. Avant même d’arriver à la fouille, on sent l’incompétence nerveuse et le décalage complet entre les nervis et le public. Hé, les gars ! C’est juste un concert des Woumpapos et de la Ruda, au coeur d’une brave petite ville de Province… Fouille-t-on ainsi au cinoche local ? Au théâtre le Dôme ? Sommes-nous condamnés par les organisations à pareille soumission ? Je suis fouillé. Une main me touche les parties. Après ce que je considère comme une agression, la soirée, pour moi, ne peut-être que ratée. Alors même que les Woumpapos déroulent un set impeccable, re-voilà les nervis qui sillonnent la foule. Le but de cette « sécurisation » à outrance ? Récupérer les gobelets en plastique vides. Comme si le public, en majorité des quinquas et sexagénaires, allaient initier une émeute. Au troisième passage intempestif d’un de ces types, je refuse de céder à nouveau le passage à un de ces gars et lui demande de se faire discret. Aussitôt, de sa part, c’est le ton catégorique d’un garde-chiourme, l’intimidation, les ordres. Et soudain, ils sont deux sur moi à me molester. Ces messieurs m’agrippent au moyen d’une prise de contention réservée, aux USA, aux fous-furieux sous crack. Je suis traîné en public, la tête coincée dans l’étau de leurs bras. Dans la brutale bousculade qu’ils génèrent, je reçois des coups de pieds. Enfin me voilà jeté à la rue. Tant pis, j’ai raté le concert de mes potes. Pas grave, hier j’étais en studio pour assister à l’ultime répétition des Woumpapos (voir ci-dessous). Un grand moment d’énergie et de décibels joyeux.
Ce soir, je remonte le col de mon cuir et marche dans les rues de mon enfance accompagné par mes fantômes. Je passe devant l’emplacement de ce qui fut le Mur du Son. Je crois entendre… Non, j’entends, car la leçon tient toujours, j’entends cette chanson des Who qu’un des gars mettait à donf’ : « Meet the new boss / same as the old boss… pick up my guitar and play / just like yesterday… I won’t get fooled again… » J’ajoute en pensée « C’est ce qu’on dit toujours… » Et je ris, j’en ris. Même si j’ai très mal à une clavicule.
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