Edito du Kiosque : Robert Badinter : entre épines… et roses

En 1981, Robert Badinter a ennobli la France d’une avancée majeure dans le respect des droits universels de l’Homme. A revers de l’opinion publique, ce militant opiniâtre, humble et éclairé, avait su convaincre nos parlementaires d’abolir la peine de mort. Refusant tous honneurs et distinctions, il comptera désormais parmi les lumières du Panthéon, temple laïc de notre République.
©AFP

A l’unisson, du plus profond de son cœur ou du bout des lèvres, la France a honoré la mémoire du « dernier géant du XXe siècle », Robert Badinter, disparu le 9 février dernier. Un hommage unanime, exprimé dans l’émotion non feinte d’une cérémonie à laquelle assistaient pourtant nombre de ceux que ses combats avaient irrités, voire révoltés. Comme lui, auparavant, Voltaire, Hugo, Zola, Jaurès, Simone Weil ou Joséphine Baker avaient porté le fer contre la bien-pensance, gorgés de convictions irréductibles. Robert Badinter était des leurs, un proche bientôt convié sous l’aura de ces lumières éternelles, dans le temple laïc de notre République, le Panthéon. « Les grands hommes sont des météores conçus pour brûler afin que la terre puisse être éclairée »*, leur empreinte sur le livre du temps est souvent proportionnelle à l’émotion qu’ils génèrent, fréquemment au nombre de leurs détracteurs. C’est ainsi. La reconnaissance de leur engagement, leur raison d’être se célèbrent a posteriori de leur existence, dans la magie noire de desseins aveugles et égoïstes. Humble, pertinent et sagace, Robert Badinter savait plus que tout autre que son combat contre l’oubli et la haine, contre la peine de mort, lui valait des inimitiés indéfectibles lui interdisant toutes ambitions politiques issues du suffrage universel. Ainsi fut-il ministre, garde des Sceaux, Président du Conseil constitutionnel, mais jamais élu d’une nation trop hostile à son ambition de voir supprimée la violence légitime de l’Etat, la peine capitale.

Le déclic

Même s’il avait, comme il aimait le répéter, perdu son enfance dès mai 1940 (il avait 12 ans), l’enfant s’était toujours forgé aux récits tragiques de sa bien-aimée grand-mère Idiss, réfugiée pour survivre aux massacres et exactions antisémites alors perpétrées en Europe centrale. Contenir la haine et l’injustice orientait indéfiniment la trajectoire de cet humaniste constant et déterminé dans sa carrière précoce d’avocat. Et c’est à la faveur d’un retentissant procès qu’il se confronta à ce qui allait devenir le combat de sa vie. Jamais auparavant avait-il connu la charge de défendre un prévenu encourant la décapitation. L’affaire Buffet-Bontems, prise d’otages tragique dans la prison de Clairvaux, ponctuée par l’assassinat d’une infirmière et d’un gardien, fut un déclic douloureux, inapaisable. Buffet avait tué, il le reconnut, Bontems, son client, s’avéra simple complice. Georges Pompidou refusa sa grâce, tous deux furent guillotinés dans la cour de la prison de la Santé, le 28 novembre 1972. Un cuisant échec pour Robert Badinter qui n’eut de cesse, dès lors, de mettre un terme à cette « violence légitime de l’Etat ». Encouragé et soutenu par son ami le Président François Mitterrand et après dix années de lutte acharnée, Robert Badinter obtient enfin l’abolition de la peine de mort. Le 9 octobre 1981, la France entrait dans le cercle élargi des pays ayant déjà abrogé la sentence ultime. « Demain, grâce à vous, il n’y aura plus, pour notre honte commune, d’exécutions furtives, à l’aube, sous le dais noir, dans les prisons françaises. Demain, les pages sanglantes de notre justice seront tournées. » s’était exprimé Badinter dans son discours introductif, face aux députés de l’Assemblée nationale. Marqué par la barbarie dès son enfance, l’homme de paix avait abouti pour préserver les autres de l’inhumanité institutionnelle.

Georges Chabrier

*Emprunté à Napoléon Bonaparte

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