L’édito du Kiosque : le forcené est mort !

Disposer du pouvoir altère fréquemment la raison. Plus encore quand il est accordé à des gens non avertis ou sans lumières.
AFP

Il est 11 h 12. Ce mercredi 1ᵉʳ avril, jour du poisson, Roland s’est installé dans le TER, la tête emplie de pensées vagabondes et malicieuses, de farces, de niches qu’il pourrait commettre à l’endroit de son vieil ami Laurent. De Saumur à Tours, il a pour habitude de marivauder avec la Loire, majestueuse, de s’évader pour succomber aux atours de son élégante beauté. Il fait bon, presque chaud. Il tombe la veste, la pose sur la banquette vide où la rejoint son ordinateur portable. Au loin, au bout du wagon, pointe alors la silhouette remarquable d’un contrôleur suggérant au voyageur de s’apprêter à présenter son billet (10,30 €). Poche après poche, Roland se désespère. Le titre de transport est sur son mobile, lequel est resté sournoisement à la maison. Ça arrive. A 75 ans, ou plus, ou moins, parfois, dans des routines de proximité sans enjeu. Sereinement, l’étourdi se dispose à interpeller l’agent pour lui avouer sa distraction. Sachant bien qu’en dernier recours, il lui proposera de visualiser la réservation enregistrée dans la boite mails de son ordi.

Encerclé

« Pas possible ! Nous ne sommes pas dans un TGV. Nous ne disposons pas de connexion Internet », rétorqua le superviseur. Pas de preuve, pas d’argent liquide, le contrevenant est averti et, curieusement, abandonné à son sort par le bienveillant inspecteur. Cool, se dit Roland en regardant s’estomper hâtivement la gare de Port-Boulet. Quarante minutes plus tard, le train s’immobilise. Sur le quai, cinq policiers de la SUGE (Sûreté ferroviaire), en gilets pare-balles et armés, attendent le grand délinquant. « Vos papiers, s’il vous plaît. Votre billet. » Choqué et irrité, Roland réitère son récit. En vain. Il écope d’une amende de 100 €. Les forces de l’ordre l’ont encerclé, l’empêchant physiquement d’héler son ami pour recevoir assistance et régler le problème. Roland s’évanouit. Il meurt d’un arrêt cardiaque ! C’était le mercredi premier avril, le jour du poisson, le jour d’une histoire vraie, jusqu’à la chute finale inventée pour caricaturer la dangerosité et l’astronomique tragédie d’une aberration. « L’odieux est la porte de sortie du ridicule* », celui qui ne tue pas forcément, mais masque les faiblesses de tant d’absurdités.

Georges Chabrier 

*Victor Hugo

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