Habitué au vent du large et aux grands espaces, Yves-Joseph de Kerguelen de Trémarec ne goûta sans doute que fort peu son séjour à Saumur. Ce personnage pittoresque voit le jour le 13 février 1734 à Landulal, un village proche de Quimper dans le Finistère. Issu d’une vieille famille de l’aristocratie bretonne désargentée, il entre dans la Marine royale et intègre la Compagnie des gardes où l’on forme les officiers, ceux-ci étant recrutés uniquement dans la noblesse. En 1763, il est promu lieutenant des vaisseaux du Roi. Il s’avère alors qu’il préfère les sciences à l’art de la guerre. Il est admis à l’Académie royale de marine dont l’objet est de moderniser la flotte française et d’améliorer la cartographie des océans. En 1768, il se rend au Groenland et en Norvège. A cette occasion, il ramène deux oursons blancs pour la ménagerie du roi Louis XV. A cette époque, on ne connaît pas encore le vaste monde et l’on soupçonne que l’Océan Indien dissimule un continent inexploré. On missionne Yves de Kerguelen en vue de faire toute la lumière sur ce point. En 1772, l’explorateur, à la tête de deux navires, la flûte La Fortune et la gabarre le Gros Ventre, quitte l’île Maurice direction plein Sud. Après quelques semaines de navigation, Kerguelen aperçoit une terre qu’il baptise aussitôt « France australe ». Il fait un temps de chien, le brouillard empêche toute visibilité. Seuls les marins du Gros ventre débarquent et prennent possession du territoire au nom du roi de France. L’Antarctique n’est pas loin, la tempête fait rage. Ne la voyant pas revenir, Kerguelen pense que la gabarre a fait naufrage. Il fait demi-tour et regagne la France. A Versailles, il annonce avoir découvert un continent. Il est reçu comme un nouveau Christophe Colomb. Le roi le nomme capitaine de vaisseau, lui décerne la croix de Saint-Louis et lui offre les moyens de repartir pour l’Océan Indien. Le problème, c’est que le Gros ventre n’a pas sombré. En piteux état, il a regagné la France où les marins survivants n’offrent pas la même description dithyrambique de la « France australe » que Kerguelen. Ce dernier, après avoir constaté son échec, file vers Madagascar.
De retour en France, le 15 mai 1775, Yves de Kerguelen est condamné à 6 ans de forteresse et déchu de son titre d’officier du roi. On s’est aperçu que lors de sa seconde expédition il avait embarqué des « passagères », dont Louise Seguin, sa maîtresse de 14 ans, déguisée en valet de chambre ! De 1775 à 1778, il est emprisonné au château de Saumur. Le gouverneur est alors Louis Aubert du Petit-Thouars. Durant sa captivité, Kerguelen rencontre Jean Peltier Dudoyer, un armateur négrier nantais dont la famille possède le château de Gonnord à Chemillé. A sa libération, Kerguelen réintègre la Marine et participe à la Guerre d’Amérique. En 1781, avec la complicité de Peltier, il se lance dans une nouvelle expédition, mais l’aventure tourne court. Dans l’estuaire de la Loire, leur bateau est intercepté par un navire britannique et l’équipage emmené en détention en Irlande. En 1782, Kerguelen publie sa Relation de deux voyages dans les mers australes et des Indes, faits en 1771, 1772, 1773 et 1774... L’ouvrage est aussitôt interdit par le roi.
A la Révolution, le navigateur est suffisamment perspicace pour sentir le vent tourner. Il épouse la cause des insurgés et s’engage dans la Garde nationale. Au gré de l’instabilité politique, il est nommé adjoint au ministre de la Marine sous le ministère Monge, promu contre-amiral en 1793, destitué comme noble, arrêté, réintégré enfin en 1795. Il participe à la bataille de Groix le 16 juin 1795. L’année suivante, il est mis en retraite. Il décède dans sa chambre parisienne le 3 mars 1797 (13 ventôse de l’an V de la République) à l’âge de 63 ans. Oublié de tous, on raconte qu’à son enterrement, seules sept personnes accompagnent le cortège.
Aujourd’hui, les îles Kerguelen sont les troisièmes plus grandes îles françaises après la Grande Terre de la Nouvelle Calédonie et la Corse. Elles sont situées à 3245 km de Madagascar. De nombreuses villes de France ont donné le nom de Kerguelen à l’une de leurs rues : Lorient, Bénodet, Saint-Brieuc, Port-Louis, Reims, Dunkerque… mais pas Paris !
Bibliographie :
– AUTISSIER Isabelle, Kerguelen, le voyageur du pays de l’ombre, Grasset, Paris, 2006
– BOULAIRE Alain, Kerguelen, Le phénix des mers australes, France-Empire, Paris, 1997
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