Histoire locale. Le cinéma en Anjou : De l’occupation à l’âge d’or 2/2

Aujourd’hui, le Kiosque vous propose une deuxième séance sur l’histoire du cinéma en Anjou grâce aux informations des archives départementales de Maine-et-Loire. Depuis son apparition à la fin du 19e siècle il s’est ancré dans chacune des époques. On reprend aujourd’hui où nous en étions restés, dans l’entre-deux guerres.

La guerre a porté un rude coup à l’industrie cinématographique française, la création s’essouffle, tandis que l’inspiration originale est surtout suédoise, allemande et même soviétique. Toutefois, solidement installé sur un répertoire classique en grande partie documentaire, le cinéma populaire continue son implantation méthodique. Les grandes villes ne sont plus les seules à posséder salles et matériel permanent. En 1931, 140 salles d’importance diverse sont recensées dans le département : deux à Angers, les « Variétés » (870 places) et le « Palace » (1200 places) : deux à Cholet, le « Palace » (800 places), et la salle Notre-Dame, exploitée par l’Association du patronage Notre-Dame-de-la-Garde ; deux à Saumur, l’« Artistic » (650 places), propriété de la ville, et l’incontournable « Palace », en cours d’installation. Une enfin à Segré, le Ciné-théâtre, salle communale de 400 places dont les représentations sont hebdomadaires. Hors des villes, seule Longué possède une salle d’importance : 600 places, dans une « maison du peuple » appartenant à m. Émile Métayer. Les autres lieux sont plus modestes, de 300 places à Seiches (patronage Jeanne d’Arc) à 250 à Saint-Florent-le-Vieil et Chemillé, puis 200 à Noyant et 90 seulement au Café Poirier de Beaufort. Outre ces salles permanentes, le département comptes huit salles communales, onze salles d’écoles publiques et cinq d’écoles privées, soixante-sept salles de patronages religieux et cinq laïcs, quatre salles d’associations sportives et encore, survivance symbolique, vingt-sept salles d’hôtels et de cafés déclarant moins de dix représentations annuelles. Ce réseau, dense, ne cessera, de 1920 à 1940, de se diversifier et de s’étoffer encore avec l’appui des pouvoirs publics et des autorités religieuses, qui voient dans ce divertissement de bon aloi – le choix des films projetés est sévèrement contrôlé – un efficace moyen d’éducation populaire.

Une activité étroitement réglementée

Car le moins que l’on puisse dire du cinéma des « années folles » est qu’il n’est guère libre. Peu libre de sa technique, d’abord : la grande affaire est alors celle de la sécurité. Plusieurs accidents, dont l’un grave, à Saumur que relate le « Petit Courrier », ont attiré l’attention des responsables et du public sur le danger que représente le film en celluloïd, facilement inflammable. Dès 1929, le préfet de Maine-et-Loire annonce l’interdiction de ces projections dans tous lieux « non équipés contre l’incendie », et fixe pour les autres le terme de 1932 qui doit leur permettre de s’équiper de neuf. L’arrivée du cinéma parlant, salué avec enthousiasme par les spectateurs dès 1929, contribue au renouvellement complet du répertoire, et sonne le glas des entreprises artisanales. Désormais, ouvrir et exploiter un cinéma est une affaire sérieuse : visa d’exploitation, visa de censure, visa de commission d’examen, autorisations diverses sont le lot d’une industrie sous surveillance. Les premières années du siècle se préoccupent surtout d’éviter de donner en spectacle la violence. La censure des années trente est multiforme, interdit aussi bien en 1936 le film de Victor Marguerite « La garçonne » pour d’évidentes raisons morales que la projection de « Bécassine ». Le maire d’Angers s’en explique en ces termes, « Peut-être » dit-il, « ce film pouvait-il être donné sans inconvénient dans des régions plus éloignées de la Bretagne pour l’Anjou, qui abrite beaucoup de Bretons qui s’estiment atteints dans les sentiments qu’ils conservent à l’égard de leur province d’origine par les scènes ici représentées ».

Ces accidents de parcours ne masquent pas l’extrême diversité des programmes offerts au publics angevin : les premiers pas du dessin animé (Mickey, 1928 ; Betty Boop, 1932 ; Popeye, 1933), le renouveau du cinéma américain, notamment autour des thèmes fantastiques (Frankenstein 1932) et policier (Scarface, 1932) et l’élan du réalisme poétique français (Quai des Brumes, 1938 ; Hôtel du Nord, 1939) font accourir le public à l’Impérator, au Vauban, aux Variétés, au palace. Deux projections par jour, en matinée (vers 3 heures) et en soirée (8 h 30), avec de 13 à 5 francs, loges, balcons, secondes et premières, en voici pour tous les goûts et tous les prix. Ainsi le Vauban présent-t-il, à grand renfort de publicité, pour le mardi gras de 1939 (21 février) «la plus grande réalisation cinématographique de tous les temps», les aventures de Robin des Bois, avec Errol Flynn et Olivia de Haviland. La location fut débordée, et l’on dut ajouter, à la plus grande joie du gérant, une matinée supplémentaire durant toute la semaine.

Le cinéma sous l’occupation

Voici, hélas ! revenu le temps des années sombres. Dans Angers occupé, le cinéma survit, malgré les contraintes et le couvre-feu. En 1940, le préfet rappelle aux maires et aux forces de police « qu’aucune manifestation, de quelque nature qu’elle soit (cris, coups de sifflets, applaudissements, réflexions à haute voix) ne doit être tolérée qui puisse être interprétée comme une provocation à l’égard des autorités militaires d’occupation ». Malgré cela, nombre d’incidents éclatent : à Angers, Cholet et Saumur, à Saint-Mathurin en 1943, des manifestations d’hostilité lors de la diffusion d’actualités ou de films pro-allemands entraînent des mesures de représailles : fermeture de salles, présence de policiers durant les spectacles, affiches et même, ordre donné aux responsables de laisser allumé l’éclairage de la salle pour y reconnaître les éventuels opposants. Si les séances sont placées sous haute surveillance, le choix des films l’est également : désormais, un ministre chargé de l’Information possède la haute main sur les diffusions cinématographiques. Ainsi sont interdits en 1943 la diffusion entre autres, de « Entrée des artistes, L’étrange Suzy, Battement de cœur ». Les directeurs de salles expriment aussi leurs plaintes lors des séances, destinées aux troupes d’occupation, dont la fréquentation ne leur permet plus de couvrir leurs frais. Bien des salles ont fermé leurs portes, attendant des jours meilleurs.

Un nouvel âge d’or

Dès 1944, dans l’Anjou libéré, le cinéma retrouve sa place. D’Alger, le gouvernement provisoire avait ordonné dès juin le séquestre des biens et productions d’occupation. Les écrans s’ouvrent à nouveau au film américain, absent durant tant d’années : les salles se renouvellent, se multiplient en ville à l’aube des années cinquante. En 1955, le Régent, rue Lenepveu, dont le plan est déposé à Angers par les architectes Rolland et Bellanger, est un parfait exemple d’aménagement moderne, repris, sur un mode différent, par « l’Élysée », avenue Patton. Angers compte alors quinze salles permanentes, et voit même se créer, en 1954, le Cercle culturel cinématographique de l’Anjou, qui se veut une véritable école de cinéma. Car l’Anjou n’est pas insensible aux mutations profondes que connaît alors le 7ème art. La généralisation de la couleur, la recherche de perfection technique (écran large, vision en relief, cinémascope) les mouvements de rénovation issus de La Nouvelle Vague modifient considérablement le paysage cinématographique et les attentes de son public. Et un concurrent veille : en 1960, cent « amateurs » à peine reçoivent la télévision à Angers. Mais la presse annonce comme un événement l’ouverture de nouveaux relais, à Nantes et au Mans. Tandis que se ferment les petites salles et que disparaît pour toujours le cinéma de patronage, les complexes multisalles s’installent.

Le cinéma d’amateur

Jusqu’aux années trente, la production et l’exploitation cinématographiques s’adressent aux seuls professionnels du spectacle, autant par le coût que par le volume et la complexité du matériel utilisé. Ensuite apparaissent les premiers appareils de prise de vue portables, dont se dotent quelques amateurs fortunés. Ainsi à Angers, le photographe Evers fut l’un des premiers à réaliser des films dont très peu hélas ! sont aujourd’hui conservés. Mais le véritable âge d’or de l’amateurisme s’ouvre aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale. Des appareils de modèle réduit (le « Pathé-Baby »), des progrès considérables dans le développement et le format des films (9,5 mm, puis 8 et super 8), et une baisse conjointe des coûts favorisent cet essor dès 1945. Il se traduit par la naissance de ciné-clubs (à Angers, le « Ciné-Club Angevin », mais aussi le Ciné-Club des Mauges, le Ciné-Club de la Vallée à Vernoil-le-Fourrier, etc…), qui se donnent pour mission de favoriser l’émulation entre leurs membres par l’organisation de prix et de concours, et de vulgariser les techniques cinématographiques. Très actifs de 1950 à 1970, ils pratiquent aussi bien le documentaire que la fiction, et les projections publiques qu’ils organisent sont relatées dans la presse avec enthousiasme.

La production des amateurs, qu’elle soit familiale ou documentaire, revêt aujourd’hui une importance historique, considérable, et leur sauvegarde s’organise. Ces images maladroites sont en effet, souvent involontairement, des témoignages vivants des grands moments du siècle vécus par les Angevins : processions, carnavals, fêtes ; cérémonies publiques, voyages et visites officiels ; vues des villes et des campagnes, saisies au hasard des promenades ou de parties de pêche, vie des fermes, des mines et des carrières, des usines et des ateliers qui restituent, avec l’étonnante force de la vérité, un monde aujourd’hui disparu.

Source : https://archives.maine-et-loire.fr/decouvrir-et-apprendre/parcourir-lhistoire-de-lanjou/le-premier-siecle-du-cinema-en-anjou

 

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