Joyeuses et copieuses, les assemblées entre amis vont désormais se raréfier dans le parcours commun de traditions plus personnelles. En l’occurrence d’anniversaires, de mariages, de succès, individuels ou collectifs, où chacun repeindra les arbres en bleu ou, plus encore, sculptera le monde au relief de ses émotions, par-delà ses connaissances. Nous sommes ainsi, tous plus ou moins enclins à donner notre avis sur des sujets que nous ne maîtrisons pas. Un peu comme le cordonnier critiquant l’œuvre d’Apelle. Particulièrement la sandale d’un personnage que ce peintre grec accepta humblement de modifier. Enhardi par son influence, l’artisan dénigra l’ensemble du tableau, déclenchant la colère et la réplique de l’artiste. « Sutor, ne ultra crepidam » (cordonnier, pas au-delà de la sandale), expression dont fut issu le très barbare terme d’ultracrépidarianisme, qualifiant cette propension à parler sans vraiment savoir.
Récits simplistes
Une pratique commune amplifiée par la parole libre et spontanée sur des réseaux sociaux prohibant le recul nécessaire à l’analyse, au doute éclairé. Là où tout est permis pour déclencher l’émotion, le buzz exempté de tous recours. Ceux qui parlent le plus et de tout sont écoutés, ceux qui parlent comme tout le monde n’ont pas besoin de preuves. Ils savent et se répandent comme le covid, sans masques, immunisés par des certitudes bâties à chaux et à sable, inébranlables. Trump est un modèle de ce genre décliné à moindre bruit, mais tout aussi efficacement dans notre sphère nationale. Un pays, en mal de confiance, confronté à des crises persistantes et multifactorielles très opportunes pour nourrir la méfiance, le repli, le rejet. Tant de bons ingrédients pour les récits simplistes dont vont s’acquitter les ultracrépidariens, au nom du peuple, pour faire des vues, des voix, capter de confiantes clientèles. Des élections approchent, avec elles les ragots, les fake news et toute une cohorte de manœuvres perfides distillées d’ici et d’ailleurs pour entretenir d’apparentes vérités. Ceux qui savent n’ont guère voix au chapitre, ceux qui doutent sont exclus. Il serait temps, pourtant, que des gens avisés et raisonnables puissent enfin s’exprimer.
Georges Chabrier
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